587-barbarins-fourchus-mer-08192009-1608

Musique. Jeudi dernier, à Salses-le-château, nous rencontrions la compagnie des Barbarins Fourchus à l’occasion de leur passage en résidence au Portail à roulettes. Après quelques minutes passées en compagnie de ces beaux diables, pris dans un état d’ignition transcendantale, impossible de ne pas se fondre dans la danse…

visuel_affiche_webJeudi 12 janvier, fin d’après-midi. Dans la salle principale du Portail à roulettes, les Barbarins Fourchus ont investi les lieux depuis quelques jours. Avant leur passage sur scène samedi, la compagnie grenobloise est descendue de ses montagnes pour s’offrir un petit séjour créatif en terre catalane. Près du feu, des instruments divers et variés jonchent le sol. Alors qu’on réécoute les enregistrements de la semaine à la table de mixage, Lino Cisilino, percussionniste, et Marco Zuber, trompettiste, nous entraînent dans la cuisine pour nous parler de cette entité bizarre que forment les Barbarins Fourchus.

La troupe

L’histoire remonte à un soir d’avril 1992 quand, dans le secret le plus total, quelques artistes issus du rock’n’roll, de la peinture, du théâtre de rue, de la mécanique, de la cuisine mais aussi du conservatoire, décident de mêler leurs savoirs pour monter des spectacles de qualité, sonores et visuels. Lino remonte aux origines: «au début, on jouait dans la rue, en acoustique, aux terrasses de café, dans les bars, les festivals de rue… La scène est venue petit à petit». Un premier album autoproduit en 1994, puis 3 albums signés sous le label Irfan dans les années 2000. Le dernier en date, «Danser» (2008), est une petite pépite musicale. Entre rêve et cauchemar, un joyau sombre et lumineux à la fois.

Réunis autour de Defino, chanteur charismatique à la voix caverneuse, Marco Zuber, trompettiste-tubiste, est comédien circassien de formation, Sergio Zamparo, virtuose du clavier à l’accent italien inimitable, manie aussi bien la flûte que les samplers, Jean Guillaud, violon, alto et mandoline électrique, Jean Dutour à la contrebasse, les clarinettes et marimba, puis Touma Guittet et Lino Cisilino à la batterie et aux percussions. Collectif ultra-productif, les Barbarins sont de tous les projets: courts-métrages, B-O de films, un orchestre de bal à l’Italienne, «La Premiata Orchestra di Ballo»… Depuis 1999, le groupe gérait aussi le théâtre 145 de Grenoble, dans lequel il a monté quelques beaux projets pour les habitants du quartier. Destituée de la gestion du théâtre par la ville, la troupe a obtenu depuis septembre (non sans se battre un peu) un nouveau Q.G: la salle Noire. 

587_barbarins_fourchus_mer_08192009_1608

Un joyeux bordel

La musique des Barbarins Fourchus est à l’image du groupe, un joyeux bordel! Sur «Danser»,les musiciens jouentles  petits chimistes, mélangent les styles et les époques au nom d’un éclectisme revendiqué: Vian, Ferré, Prévert ou Tati, Zavatta, Gréco ou Fellini, Mad professor, Orson Welles, Frehel, Talking Heads, Stravinski ou les Clash… Construction musicale délirante, boucles psychédéliques entêtantes, chaque morceau est au service d’un univers déjanté, bricolage de passé et d’avenir, éclairs fulgurants d’espoir sous un ciel rouge violent.  

De ces visions, Delfino, beau diable parmi les diables, est le conteur. Dans ses élucubrations oniriques, le voyageur vient se perdre avec bonheur. Ses textes parlent d’un monde farouche, «le vieux monde». Du constat âpre et violent d’une société piégée par «l’état de grâce» et «la soif du mal» émanent parfois un interstice lumineux, une occasion de «danser», de rester «naif» malgré «la misère», nos grands esprits en transe plongeant au cœur d’un doux «rêve alchimik». Avec son timbre grave et déglingué, Delfino cisèle les mots tel un chirurgien visionnaire, saisissant la beauté du verbe à bras le corps, quitte à lui faire parfois un peu mal. «J’essaye d’apporter une sorte de poétique sociale, que ça soit vivant, en lien avec l’époque. C’est un regard à la fois tendre et désabusé, social et poétique.» Une écriture liée à l’émotion qui parle de «la joie, de nos peines, de nos haines, de nos rages, de nos désaccords avec un certain monde qui prend une forme trop déséquilibrée.» 

A boire et à danser

Depuis 20 ans qu’ils existent, la formule n’a pas changé. Dans la continuité de leurs expériences circassiennes et lthéâtrales, le groupe livre des performances à la fois musicales et visuelles. Les deux autres membres du groupe, Jean-Michel Herrera au son et Vincent Guyot à la lumière donnent corps à  la dramaturgie déjantée du groupe.  Défendant une conception artisanale de la musique, le groupe tient aussi à rester maître de sa fabrication «On s’est toujours débrouillé avec notre petit réseau à nous». Delfino: «Moi qui ai longtemps été artisan, je me considère aujourd’hui comme une sorte d’artisan de l’écriture, ça ne veut pas dire que tu n’es pas professionnel, ça veut dire qu’il y a une espèce d’opiniâtreté et un lien avec le travail manuel». Alors que Sergio nous fait goûter un cocktail italien, le «Spritz» (4 cl de Campari, 6 cl de vin blanc, 4 cl de Perrier et 1 rondelle d’orange), le colporteur d’histoires poursuit: «notre truc, c’est la rencontre humaine, entre nous mais aussi avec le public. On veut favoriser cet acte éminemment politique qui consiste à éteindre son téléviseur ou son poste de radio et à sortir un soir pour aller voir des gens faire quelque chose.»

Sur scène, l’imaginaire se construit et, quand la troupe est en forme, le contact avec le public opère. Samedi soir au Portail à roulettes, l’alchimie a fonctionné. Delfino et son drôle de cirque ont définitivement conquis le public par leur bestialité festive. Lunettes noires, smokings à paillettes, cheveux gominés et chapeaux motifs léopard… Pas de doute, l’entité Barbarins Fourchus rugit d’abord sur scène. Thank you Satan.